Devenir coursier-livreur à vélo, deuxième partie : Stuart

Lorsque j’ai commencé à bosser pour Take Eat Easy, j’ai profité d’être sur Paris pour postuler à d’autres boites du même genre, afin de voir ce qu’elles pouvaient proposer, et également dans la perspective de limiter ma dépendance à une seule société.

Le cas TEE (changement de conditions du jour au lendemain, lire ici) m’a finalement donné raison: quand on bosse comme coursier à vélo en indépendant il ne faut surtout pas se limiter à une seule société, surtout si c’est votre activité principale.

Il n’y a pas de clause d’exclusivité dans les contrats que l’on signe, et pour cause: nous sommes indépendants, et les sociétés de livraisons sont simplement nos clients. En gros, on travaille avec qui l’on veut on veut, ça ne regarde pas nos autres partenaires, heureusement!

La société Stuart a attiré mon attention pour deux raisons: la possibilité affichée de bosser de 8h à 23h ( et non plus seulement aux heures de repas), et le fait de pouvoir livrer tout type de colis, et plus seulement des repas.

Donc sur le papier, une fonction qui se rapproche du boulot d’un coursier classique. En plus, l’annonce indique une rémunération horaire de 15 euros.

La postulation se fait classiquement via un formulaire en ligne, qui nous demande en plus des informations habituelles dans quel secteur géographique on veut travailler, ainsi qu’une mini lettre de motivation.

Environ un mois plus tard, je reçois un email qui m’indique que ma candidature a été retenue pour la seconde étape du recrutement!

Je choisis une date pour une demi journée d’information avec mini entretien individuel.

Autant l’écrire tout de suite: j’ai été impressionné par le sérieux de l’accueil. Là où ailleurs on nous donne 3 infos à l’arrache avant de faire un mini test, ici on est reçu comme dans une vraie boite.

Viennoiseries offertes, présentation powerpoint sur le fonctionnement de l’entreprise, puis mini entretien où l’on évoque rapidement son parcours et ses motivations.

La deuxième partie de la session nous permet de créer nos comptes utilisateur, d’installer l’appli Stuart et pour ceux qui ne l’étaient pas, de créer en live leur statut d’auto entrepreneur!

Puis re-powerpoint, avec cette fois tous les détails sur le déroulé du boulot, le fonctionnement de l’appli et des shifts, les questions réponses sur la paye notamment, le point que tout le monde attend avec impatience :D

On nous annonce 12 euros de l’heure garanti, des courses variant de 5 à 10 euros en fonction de la distance, et un bonus de 15 euros si plus de 8 courses dans la journée.

On fini ensuite par la récupération du kit: sac, veste, batterie USB.

Je ressors de là 4 heures après être arrivé avec une très bonne impression de sérieux!

Si on était dans un reportage TV, c’est ici qu’on placerai le petit son d’un scratch de vinyle à l’envers (ou de vaisselle cassée) avec une voix qui dirait  ‘et, là, c’est la drame!’

Avant d’expliquer pourquoi, voyons comment c’est passé ma première semaine: je réserve mes shifts via une appli en ligne (staffomatic). On peut choisir son créneau pour chaque arrondissement couvert par Stuart (principalement Paris Centre et Ouest). En simplifiant légèrement, il existe les créneaux suivants: 8h-11h, 11h-14h, 14h-18h et 18h-22h.

Dès ma première journée, je suis interpellé par la faible activité: 3 courses en 4 heures, alors que j’étais habitué à plus du double chez Take Eat Easy. En gros, je passe mon temps à attendre.

Mais à 12 euros de l’heure ma fois, je flaire le bon plan: je me programme dès la semaine suivante des journées de 7/8h de ‘boulot’. Les guillemets ont vraiment leur importance puisque j’ai carrément fait une journée avec… une seule course!

Je passe donc mon temps dans les squares à me geler, et à bouquiner sur l’appli Kindle. Je me met à faire des calculs: 14 heures de boulot à 12 euros pour de l’astreinte, ça vaut presque le coût de se payer l’hôtel pour rester sur place à attendre.

Puis je reçois ma première fiche de paye, avec un montant bien plus bas que prévu. Après explications, les 12 euros sont hors commissions Stuart, ce qui donne 9 euros brut pour les coursiers, moins que le smic!

En effet, tous les chiffres annoncés sont amputés de la commission Stuart: sur une course à 5.9 euros par exemple ne rentre que 4 euros et quelque dans notre poche. Ils l’ont certes évoqué lors de réunion, mais je n’avais pas fait gaffe que c’était aussi le cas pour la rémunération horaire.

Pour moi c’est malhonnête comme procédé, car le pourcentage que se prend Stuart, on s’en balance! C’est un peu comme si un employeur nous annonçait comme salaire le brut + les charges sociales qu’il reverse à l’état.

Alors certes, on est censé pouvoir dépasser ce minimum en faisant un maximum de courses par heure, sauf que comme je l’écrivais plus haut, j’ai au grand maximum une course par heure. Il en faudrait 2 à 3 fois plus au minimum pour dépasser les 9 euros. On en est très loin!

Stuart nous fait passer des messages comme quoi il y aurait un bug avec certains réglages de smartphone android (un mode veille qui ferait ‘louper’ des courses), mais pourtant un simple sondage auprès des collègues suffit pour vérifier que personne ne dépasse le minimum de 9 euros de l’heure.

J’ai parlé avec plusieurs gars qui sont sur le podium hebdomadaire (les 3 coursiers qui ont fait le plus de courses sur la semaine): ce sont des gars qui bossent 10 heures par jours, 7 jours sur 7. Au plus, ils font 70 courses par semaine. Le calcul est vite fait: même les plus gros bosseurs sont très loin de dépasser les minimums, ils font comme moi environ une course par heure en moyenne.

Certes, on peut théoriquement gagner beaucoup d’argent en travaillant de cette manière ( pas loin de 4000 euros par mois en ne faisant que ça), mais au taux horaire c’est clairement pourri. La où ça reste intéressant, c’est pour ceux qui habitent sur place: il suffit d’allumer l’appli et de faire de l’astreinte pour gagner pas mal d’argent sans rien faire.

Sans doute conscient de cela (payé à rien faire, même pour une startup qui lève des fonds ça ne peut durer bien longtemps, par exemple pour ma journée à une seule course j’ai généré 4 euros et j’ai été payé 65…), les créneaux semblent avoir été bien réduit car il m’est devenu quasi impossible de réserver un 14/18h.

Donc il n’est même plus possible de faire de la quantité pour compenser la faible paie. J’aimais booker un 14h/18h pour enchaîner sur un shift du soir Deliveroo (ça me faisait 36 euros en plus par jour, principalement payé à attendre),voire un 11h/18h. Ça aussi c’est fini.

Que reste-il donc à Stuart? On est parti de 15 euros de l’heure pour arriver à 9. Puis les créneaux deviennent hyper limités.

Peut-être que l’on se rattrape par la diversité des livraisons? Que nenni, 90% des courses sont de la bouffe.

En fait, Stuart appartient en parti à la Poste, qui possède également une grosse part de Resto In. C’est pourquoi la majorité de nos courses sont des livraisons de repas pour Resto In.

Le gain de la course est donc partagé entre le restaurateur, Resto In, Stuart, et moi, le livreur, ouf!

Vous avez suivi? :D

Sur 50 courses pour Stuart, j’en ai fait seulement 2 ou 3 qui n’étaient pas de l’alimentaire, dont une très sympa, un pli d’imprimeur à déposer à la mairie de Paris. C’est quand même plus valorisant qu’un vulgaire burger frite!

Un autre aspect bizarre que j’avais oublié d’évoquer est ce que j’appelle la course des ‘H-5’.

Systématiquement, alors que j’ai passé des heures à attendre sans la moindre course, je suis appelé à 10/15 minutes de la fin de mon shift. Pour peu qu’il s’agisse d’une course longue, cela me fait dépasser d’une trentaine de minute de mes horaires, et cela en n’étant pas payé évidemment…

Maintenant que je connais le truc, je me déconnecte 10/15 minutes avant la fin de mon shift (on a droit à 10% de temps de déconnexion), cela me permet de terminer à l’horaire prévu… Je pense qu’il s’agit d’une course ‘piège’ pour tester les coursiers: le gars qui refuserais cette course tardive perdrait l’intégralité de sa paye horaire (il ne toucherais que le montant des courses, soit 0 à 15 euros pour 4 heures).

Pour conclure sur Stuart, on peut dire que même sous payé, cela me convenait en tant que ‘bouche trou’ pour combler le vide laissé par les autres boites qui ne travaillent qu’aux horaires de repas. La réservation des shifts étant devenu problématique, il ne reste désormais plus grand chose à en tirer de mon point de vue…

Les plus:

-une bonne impression de sérieux lors de ‘l’embauche’, prêt de matériel neuf dont une batterie USB

-large amplitude horaire: 8h-22h30 (en théorie)

-flexibilité totale des horaires

-non limité à la livraison de repas (en théorie)

-possibilité de se déconnecter 10% du temps de son shift (6 minutes par heure, soit 24 minutes par shift de 4 heures)

Les moins:

-faible paye: 9 euros de l’heure, théoriquement plus en faisant un max de livraisons, mais il y a très peu de boulot

-très peu de travail, c’est limite de l’astreinte (ça peut être un point positif si on habite sur place)

-les plages horaires intéressantes (tôt le matin, ou l’après midi), sont quasiment impossible à réserver (très peu de places)

-dernière course qui fait dépasser les horaires du shift

 

Rajout du 10 mars:

Stuart est censé avoir mis à jours son algorithme afin d’avoir accès à des courses un peu plus éloignées qu’à l’origine.

Sur mon dernier shift j’ai en effet pas eu beaucoup de temps mort, et pas mal de courses ‘longues’. Au final c’est un gros progrès mais ça ne m’a toujours pas permis de dépasser le minimum de 9 euros de l’heure (c’était parti fort pourtant avec un peu plus de 11 euros sur la première heure).

Pourtant, en discutant avec des collègues, plusieurs m’ont assurés largement dépasser les minimums et même toucher quotidiennement le bonus de 15 euros pour 8 courses.

Il va donc falloir que je retente quelques shifts pour en avoir le cœur net, car c’est le genre de propos que j’entendais aussi à mes débuts chez Stuart. Il faudra aussi que ce soit confirmé par le podium de la semaine.

En tout cas, on peut dire qu’ils se bougent pour faire changer les choses (ils viennent de mettre en place un bonus de 30 euros pour 15 courses, qui peut tout faire changer par rapport à la concurrence), et c’est une bonne chose!

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